Avalanche dans les Pyrénées : Histoire de comprendre un peu…

Voici l’expérience que des amis et collègues professionnels ont vécu lors d’une randonnée à ski, l’hiver 2008 dans le Vicdessos.

En ce début d’année 2009 ou la neige est tombée en grande quantité, ce texte doit nous permettre de nous rappeller que nous ne sommes pas grand chose et que la vigilance dés la préparation de la sortie jusque sur le terrain doit être de mise.

Avalanche !

Le cri se fige instantanément dans ma tête. Pendant une demi-seconde, je me refuse à comprendre la situation. Puis j’aperçois presqu’en même temps la cassure visible un peu plus haut sur ma gauche, la vitesse qui s’accélère et la neige qui se déforme sous mes skis. Je me retrouve projeté la tête en avant. La neige m’enveloppe sans ménagement tandis que je me prépare à sauter la barre rocheuse que je sais être juste en dessous dans l’axe de la pente. Le plongeon est inévitable et je me crispe au moment de la chute en espérant ne pas percuter de blocs rocheux. La vitesse (comme pour un sauteur à ski), la neige (qui agit comme un matelas protecteur) et peut-être mon sac bien calé dans mon dos m’évitent un atterrissage trop douloureux malgré la quantité de neige qui s’écroule sur moi. Mais le soulagement est de courte durée car la descente se poursuit inexorablement. Mes skis, toujours attachés à mes pieds, agissent comme une ancre et je « coule » progressivement. Dans un dernier sursaut avant l’arrêt définitif de la coulée, je ramène ma main droite près de mon visage avant que le « ciment » qui m’entoure ne m’immobilise totalement.

Le silence. Il s’installe simplement, uniquement parasité par quelques grognements sourds mais insistants, mélange de peur et d’adrénaline que je produis et que je suis le seul à percevoir. Je tente d’abord de remuer mais sans résultat. Ma respiration est très difficile et je m’en veux de ne pas avoir réussi à tenir mes mâchoires serrées durant l’avalanche. Aussi, un bouchon de neige s’est formé dans ma bouche et la neige affleure au niveau de mon nez. Après ces instants de lutte et de tension, je tente de retrouver un semblant de calme dans cet univers nouveau et effrayant. Ma respiration ralentit enfin. Mes tentatives pour bouger la main droite auprès de mon visage restent vaines car aucun espace ne peut être libéré de cette gangue de neige compactée. Je suis prisonnier.

Pourtant, rien ne devait assombrir notre escapade. Nous étions partis pour deux jours loin des soucis de la vallée, simplement heureux d’être ensemble pour profiter d’une belle partie de montagne à ski, entre copains, sans responsabilité vis-à-vis de « clients », sans stress lié à un impératif horaire… Bref, comme souvent depuis notre rencontre quelques années plus tôt lorsque nous préparions tous trois le diplôme d’« Accompagnateur en montagne », Anoura, Sylvain et moi souhaitions partager des moments forts d’amitié dans le milieu qui nous convient le mieux, la montagne. Toute la journée, nous avions skiés de concert, approfondissant notre histoire commune, amusés par les jeux de mon chien Picou qui, galopant devant nous, attrapait les petits résidus de neige détachés par nos skis et dévalant la pente. A chaque arrêt, il jappait d’impatience et une excitation débordante l’éprouvait dès qu’une descente se profilait… Nous étions sereins, nous faisant confiance presqu’aveuglément les uns, les autres, rassurés de cette « cordée » de gens de montagne. Nous étions seuls et heureux dans notre monde. Bien-sûr, le changement de la neige en face nord et sa « mauvaise » consistance sous le col nous avait interpellé. Nous avions préféré remonter un petit couloir assez raide pour éviter de passer en traversée sur la couche de neige bloquée entre une barre rocheuse et la crête. Anoura puis Sylvain avaient alors manifesté de la retenue. Pour ma part, je rêvais aux futurs projets de montagne qu’une forme physique retrouvée rapidement après des mois compliqués passés loin de préoccupations montagnardes me permettait d’envisager à nouveau. Retrouver des sensations tellement plaisantes : maîtriser un effort et sentir une harmonie entre le corps et la tête, les poumons et les muscles dans une sorte de jouissance intérieure. Je suivais sans trop me préoccuper de la neige, de la pente, libéré du poids du quotidien, les soucis maintenus en bas comme la brume figée l’hiver dans les fonds de vallée plus froid que les hautes crêtes longtemps ensoleillées.

Sous la neige, j’analyse très rapidement et sans appréhension particulière les différentes issues possibles. A quoi attribuer cette lucidité presque mécanique ? Peut-être au silence qui laisse au repos le sens auditif et autorise une concentration accrue de la pensée ; peut-être aussi à cette neige froide qui, enveloppante, me « protège » de tout errement ; peut-être surtout à cause de ma difficulté pour respirer imposant un regard lucide sur la suite des événements ; peut-être enfin à ma profession et mes connaissances sur les avalanches et ses conséquences le plus souvent tragiques…
Sylvain, parti le premier, était plus bas. Il a certainement été absorbé par la coulée de neige. Anoura était au dessus de moi, sous le col, en train d’attacher ses skis à ses pieds. Comme je n’ai pas pu me retourner suffisamment durant ma chute, j’ignore ce qu’il est devenu. L’équation est bien simple : soit la cassure s’est effectuée au dessus de lui et nous sommes tous les trois bloqués dans l’avalanche, soit il s’est retrouvé au dessus de la cassure et il va venir nous sortir de là !
A ma grande surprise, je me surprends à envisager la mort sans apitoiement. C’est certainement ces quelques fractions de seconde que je conserverai le plus longtemps en mémoire. Loin de penser à tous ceux qui subiront la tristesse de ma disparition, j’imagine la fin comme le résultat d’une erreur, balayant tout sentiment, complètement détaché de toute peur liée à l’ « après-vie ». Comment analyser cette pensée : protection psychique ou renoncement volontaire ? Je m’interroge toujours aujourd’hui sur cette sensation que je n’avais jamais ressentie : la mort comme une évidence.

Le temps passe presqu’agréablement dans une sorte de rêve indescriptible lorsque j’entends très loin de moi les premiers sons venant de la surface. Anoura, qui crie pour me faire réagir, a déjà commencer à me dégager et je sors lentement de ma léthargie, sans soulagement. Au contraire, les contorsions que je dois fournir pour aider Anoura sont presque désagréables ! Après la tête et mon bras droit, il tente de me dégager les jambes et lutte pour détacher mes skis. Après un dernier effort pour dégager mon sac à dos, Anoura m’aide enfin à me relever. Je me retrouve debout, regardant vers Sylvain qui se réchauffe un peu plus bas au soleil. Nous sommes tous les trois vivants. Je ne me rends pas compte du temps passé sous les 60 centimètres de neige qui me recouvraient. Je bafouille quelques bribes de mot pour savoir où se trouve mon chien, d’habitude toujours près de moi. Bien plus tard, Anoura me racontera ses recherches, le gros quart d’heure qu’à durer l’ensevelissement, ma lenteur à réagir, ma pâleur, le froid de ma peau et sa peur concernant mon état de santé.

Je titube et retrouve Sylvain au niveau du petit poste de secours avancé que nous confectionne avec soin Anoura. Couverture de survie et matelas autogonflant nous servent de siège et nous protègent de l’humidité et du froid. Les sacs à dos sont placés pour soutenir le haut de nos dos et nos têtes. Les duvets, doudounes et autres vêtements nous recouvrent. Anoura s’active toujours, remonte chercher ses skis abandonnés près du trou de Sylvain, nous place des chaufferettes dans nos vêtements, récupère mon téléphone portable et mes clefs de voiture. Il part prévenir les secours et nous promet de faire attention dans la descente, à la recherche d’un lieu de réseau téléphonique. Il nous quitte après un dernier petit mot et un regard grave.

Je grelotte à en faire trembler la montagne ! Dans cet effort tout intérieur, je me concentre sur ma température corporelle et ne parle pas. Sylvain, sur les conseils d’Anoura, me demande régulièrement si je vais bien et tente même quelques plaisanteries pour me faire réagir. Bien que souffrant aux côtes et au dos, il n’a pas froid et semble en meilleure forme que moi. Il n’imagine pas que mon mutisme vient principalement de la détresse que je ressens concernant la perte de mon chien. Certainement tout prêt de nous mais inaccessible sous la neige, je m’en veux de ne pouvoir rien tenter dans mon état pour le retrouver. La boule qui se noue en moi au fur et à mesure que mon corps se réchauffe constitue le second ressenti que je garderai très longtemps en moi : être couché à grelotter si près de mon chien en train de mourir sous la neige à quelques mètres. Plus tard, je ferai la part des choses et admettrai volontiers que la perte de Picou constitue un « moindre » mal. Si Sylvain n’avait pas pu être localisé à cause d’une panne d’ARVA ou gravement blessé par le saut de barre, dans quel état d’esprit me trouverais-je aujourd’hui ?
Pour l’heure, l’adrénaline s’estompe pour Sylvain qui souffre de plus en plus et me « ramène vers la vie ». Nos états s’inversent et mon corps réchauffé m’autorise bientôt une action pour améliorer notre situation. Je me lève et repositionne le sac à dos de Sylvain pour qu’il souffre moins.

Le soleil nous a quittés depuis longtemps maintenant. Il est 19h30 et les nuages, d’abord distants, entrent en scène vigoureusement et prennent possession des lieux. Les sommets s’accrochent et les possibilités de survol de la zone où nous sommes s’amenuisent rapidement. De plus en plus sceptiques sur un possible secours aérien, nous décidons de nous préparer à passer la nuit ici, à près de 2300 mètres d’altitude. Le vent s’est renforcé avec l’arrivée des nuages et la température est descendue sensiblement. Je tente alors de creuser un trou dans la neige avec ma pelle en aluminium. Sous quarante centimètres de neige facile à déplacer, je tombe sur la couche de neige glacée qui a servi tout à l’heure de plan de glissement à la plaque qui nous a entrainés. Mon dos me fait souffrir et mon rendement est médiocre. Malgré les encouragements de Sylvain, je ne réussis pas à perforer cette croute glacée et renonce rapidement. Le vent se renforçant encore, je propose un repli vers les orrys des Légunes, situés 200 mètres plus bas, petits igloos en pierre sèche servant jadis de cabane d’estive aux bergers des montagnes pyrénéennes. Ainsi à l’abri du vent, nous pourrions passés la nuit au sec en attendant le jour et l’arrivée probable des secours. Prenant sur lui malgré ses douleurs, Sylvain réussit à se lever. Je fourre les duvets dans le sac d’Anoura et le tend à Sylvain qui l’accepte sans enthousiasme, le dos ravagé par la douleur.

Sylvain attaque la descente tandis que je récupère le maximum d’affaires dans mon sac. Je regarde une dernière fois l’avalanche. De la cassure, qui mesure plus de cent mètres de large là-haut sous le col, à mes pieds, ce sont près de quatre cent mètres que nous avons dévalé. Je tente d’apercevoir sans grand espoir un signe de vie de mon chien puis tourne dans un sanglot le dos à cet accident. Les nuages se densifiant, c’est dans le jour blanc que je suis les traces de Sylvain. Ne me voyant pas, il s’est arrêté prés de l’étang de Montestaure pour s’assurer que je descends sans encombre. Tout à coup, un bruit de moteur et le frottement des pâles dans l’air nous annoncent l’approche de l’hélicoptère du Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne. Nous sommes avant tout rassurés pour Anoura. Il doit maintenant être en sécurité en bas.

Comme nous le supposions, l’hélicoptère lutte pour monter à notre niveau, slalomant entre les nuages. Il parvient finalement à poser un secouriste que nous connaissons. Pierre, le maître-chien, nous salut en nous observant. Ce même Pierre, quelques années plus tôt, m’avait demandé au refuge si je ne voulais pas faire de Picou, alors âgé de six mois, un chien d’avalanche. « Joueur et obéissant, il semble avoir toutes les qualités pour suivre la formation », m’avait-il dit à l’époque. J’avais alors décliné l’offre, ne souhaitant pas pour ma part suivre cette même formation…

Après un état des lieux rapides, Pierre aide Sylvain à enfiler la « couche » qui va lui permettre d’être hélitreuillé. A peine Sylvain dans l’appareil, celui-ci s’échappe de justesse avant d’être complètement cerné par les nuages. Pierre me demande alors si je vais bien. Je lui apprends la disparition de Picou. Sentant que je me laisse un peu aller, Pierre, d’un ton à la fois sec et plein de compassion, me réveille de cette phrase : « et bien, ton chien est mort aujourd’hui ! ». Ce coup de fouet me stimule immédiatement. Ce n’est effectivement pas le temps des remords et le sauvetage doit se poursuivre. En effet, l’hélicoptère annonce qu’il ne peut plus remonter à notre hauteur et nous devons descendre à pied. Nous entamons le couloir qui s’est creusé sous l’étang et au bout de quelques minutes, nous passons sous les nuages. Je m’équipe à mon tour pour l’hélitreuillage et monte jusque dans l’appareil, dans un sentiment de déjà-vu dérangeant. En effet, quelques années plus tôt, j’avais été évacué de la même façon après qu’un bloc se soit détaché à mon passage lors de l’ascension d’une grande voie en escalade… Nous récupérons plus bas Sylvain et un autre secouriste et prenons la direction de la vallée de Vicdessos, puis celle de l’Ariège à partir de Tarascon.
Le trajet jusqu’au centre hospitalier du Val d’Ariège se déroule dans une ambiance bien morose. En tout cas, entre Sylvain, mal installé et qui souffre toujours, le bruit des pâles qui interdisent tout discours et ma peine, nous volons sans enthousiasme vers l’homme et la ville malgré notre position de « miraculés ».

Peu après notre entrée aux urgences du centre hospitalier, je téléphone à mes parents et m’effondre complètement en leur annonçant la disparition de Picou. Car si ce dernier était « mon » chien, il passait plus de temps chez mes parents, dès que mes déplacements ne me permettaient pas de l’emmener avec moi. Il faisait partie de la famille, avait par sa présence institué des habitudes pour mes parents : balade du matin, promenade l’après-midi, repas copieux qui faisaient souvent rire mes amis quand j’énonçais le « menu » préparé pour Picou par ma mère ! Toute une attention affective qui équilibrait aujourd’hui nos vies, me faisant régulièrement réfléchir à la dépendance de l’homme par rapport à son animal de compagnie : qui promène qui ?

Aujourd’hui, nous sommes à peu près « retapés », requinqués par les très nombreux soutiens que les amis et même certaines personnes peu appréciées nous ont témoignés.
Quant à l’absence de Picou, elle s’estompe peu à peu, le temps faisant son œuvre. Sylvain récupère de blessures au dos, à la jambe et au sternum. J’ai repris rapidement mon investissement associatif et professionnel. Bref, la vie continue. Néanmoins, et malgré le poids du quotidien et les petites tensions inutiles qui caractérisent les relations humaines, tout est différent. Je fais mienne aujourd’hui l’expression « une tranche de vie » car je ne peux plus ignorer notre fragilité d’Homme, notre situation précaire d’être vivant, bref notre humanité !

Stéphane Grochowsky – Bureau des Guides d’Ariège-Pyrénées

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